vendredi 26 septembre 2014

L'Albatros

J'ai un pote, on l'appelle l'abatros, c'est un grand malade. On va encore dire que je casse du sucre sur le dos des autres. Bon, c'est pas faux, mais lui en même temps ! Il passe son temps à trimbaler de la came. Enfin, d'après lui. Parce que souvent c'est du gros mytho. Il est là, genre :
-Ouais, l'aut' jour ; tu le racontes à personne, hein ? (évidemment il attend que ça) ; j'ai ramené un kil de C de La Rochelle pour l'amener à un type. Du coup, ben, chuis serein ! J'pourrais faire le deal que j't'ai parlé l'aut' jour avec les thunes que j'me suis fait ! Tu voulais bien me filer un coup de main. C'est des mecs, j'ai qu'à moitié confiance... T'sais, c'est les espagnols qui vendent de l'herbe de Hongrie, mais ils veulent que des billets en petites coupures.
Enfin, tu vois le topo. A chaque fois c'est des histoires de ce style et des plans galères que je refuse toujours. Surtout depuis la première fois où il avait besoin de moi pour aller voir un type balèze, d'après lui. Il voulait pas se faire avoir, il sentait pas trop le mec, mais si on venait à deux s'était bon, "c'est sur", et c'était le gros jackpot pour tous les deux.

Je me souviens on s'était pointé un soir, barres de fer dans les futs (c'était son idée) et cutter dans la poche, devant une baraque de banlieue. Mais, pas mal la zone, hein !, des maisons bien alignées avec des jardins devant, tu vois. Il avançait vers la baraque, mais en fait, vers le garage. Alors je lui demande :
-Mais tu fous quoi ?
-Ben quoi "je fous quoi" ? C'est chez Gégé !
-Ben, on rentre par le garage ? Je comprenais rien.
-Ouais, c'est comme ça chez lui. Allez viens !
Pourquoi pas, j'avance... Il frappe deux trois fois sur la porte en métal et là, direct !, une voix éraillée qui gueule :
-Ouais Denis ! Tu fais chier, c'est bon ! De toute façon j'irai pas !
Alors mon pote lui explique et tout. Le mec se calme :
-Ha putain, ouais ! et il ouvre la porte qui bascule horizontalement.
Là on rentre dans une espèce de chambre minable qui pue le crade. Une espèce de squat cheloud. Genre le mec qui c'est fait virer de chez ses parents mais qu'a dormit sur le paillasson et les darons ont eu pitié. On aurait dit la piaule de mon ptit frère mais avec du brouillard de clope, un canapé, une table basse et des vieux tapis. Et ce mec fat qui paie pas de mine, fringué à l'envers avec des tâches, une barbe mal répartie, en chaussettes blanches mais noires au bout. Enfin je vois pas trop ce que je fautais là vu qu'il faisait pas trop peur mais plutôt pitié, tu vois. Bref.
Il nous propose de nous asseoir. On refuse à cause des barres de fer, l'air con. Lui y s'assoit, prend son pétard dans le cendrier, le rallume et y se cale dans son canap'. Y s'met à nous fixer un ptit moment et y fait à mon pote :
-Alors ? T'étais là pour ma Marie, tu voulais combien ?
-Ben un truc comme 100g, tu la fais à combien ?
Et nanana, et nanana... Ils faisaient leur biz quoi, tranquille. Bon, ils ont ptêt parlé un peu fort parce que c'était un peu cher, mais rien de bien méchant, tu vois. Mais tout à coup, on entend un cliquetis en bas de la porte et elle bascule d'un coup ! Et j'te jure, l'hallu, là on voit un daron avec des ptites lunettes, en robe de chambre. Tu te dis "bon ok, un vieux qui vient faire chier son fils, on s'en branle, on se tire vite fait." Sauf qu'y tnait une laisse avec un ptit bull à l'air bien con méchant. Le vieux se met à gueuler :
-Putain Gérald (le nom à la con), déjà que je t'avais dis d'éteindre la lumière et de dormir ! Mais là je te trouve avec des gens en train de faire tes deals !? Je croyais que c'était réglé cette histoire !?
Et il s'énerve comme ça en avançant ptit à ptit en bougeant dans tous les sens, avec son chien qui grogne et qui bave. Nous on se reculait tout doucement vers le mur et on cherchait un moyen de sortir en zieutant la porte et le vieux, tu vois. Mais il nous grille à moitié et il commence à nous crier dessus :
- Et vous, vous êtes qui ? Vous êtes là pour la drogue ? Je vais appeler la police !
On se regarde rapidos avec l'albatros, hop, on bouscule le mec qui tombe à moitié avec son chien en gueulant comme un sourd dingue, et on se met à tracer comme des malades. Enfin, comme des handicapés, à cause de nos putain de barres de fer. On cours ptêt dix mètres et on commence à entendre les griffes du chien sur le bitume. Heureusement le clebs devait être vieux et il nous a pas rattrapé avant la caisse qu'était restée ouverte, mais bon, c'était chaud !


Tu vois le genre de plans pourris de l'albatros ? J'ai plus jamais rien accepté de faire avec lui, c'est toujours des idées merdiques. Mais lui il continue. Il a tout le temps un truc à raconter où il fait des affaires pas possibles avec des caïds, et tout. Sauf que les trois quarts du temps ça a l'air complètement bidon. Au point que, si il me racontait qu'il allait traverser la France avec des trucs planqués dans un gigantesque pain de trente-huit mètres de haut en mousse pour les livrer à la mafia russe, ce serait à peine plus exagéré que d'habitude.
En vrai il fait jamais rien, c'est sûr. Ou alors des trucs minables. Sinon il se serait déjà fait coffrer tellement c'est une buse, et il roulerait pas en AX.

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