samedi 6 septembre 2014

- Cinq.

Déjà. Ou plutôt, seulement. Ça ne doit pas être trop grave si on est à qu’à cinq, un mauvais coup mais je suis là. La chute n’a pas dû être trop dure puis je suis encore là. Là-haut, loin au-dessus de moi, mon nom brille, immense, trois fois plus grand que n’importe qui, mon nom en petites ampoules jaunes ; mon nom brille encore mais celui de mon adversaire brille plus fort. Enfin, c’est peut-être juste une impression, je crois que je vois nettement moins bien de l’œil gauche on dirait. Logique, en même temps, il est droitier.

- Six.

Si je ne fais rien, son nom va se mettre à clignoter de toutes les couleurs, j’ai déjà vu ça au moins cent fois. Enfin, d’habitude c’est le mien qui s’éclaire à la fin mais j’imagine que ça sera exactement pareil. Ça a quand même de la gueule. Il faut au moins voir ça une fois dans sa vie, nom et prénom en police lumineuse, taille au moins mille, s’illuminer de couleurs, le voir entouré des néons rouges et bleus et blanc comme au beau milieu d’un immense drapeau américain.

- Sept.

C’est dommage quand même, je le sentais bien moi ce combat ; tout le monde m’avait donné donner largement favori ; ça va être du tout cuit, tu vas en faire rien qu’une bouchée de ce gus, ils étaient tous avec moi, ils avaient déjà rempli le frigo de champagne. Qu’est-ce qu’il va devenir tout ce champagne ? Je me demande si l’autre avait prévu une bouteille au cas où il gagnerait. Je ne veux pas non plus le dénigrer,  mais ça aurait été présomptueux d’espérer gagner contre moi. Un petit jeune comme ça, première participation au tournoi, même avec sa victoire miracle en quart de final contre Gregson personne n’y croyait à ce gamin, il est au moins à quatorze contre un. Ça, s’il gagne, ça va faire des heureux, et un bon paquet de malheureux aussi : la grande valse de l’argent des paris. Quelle histoire quand même. Il serait grand temps de me relever, de faire quelque chose.

- Huit.

Huit ? Impossible de bouger quoi que ce soit, la paupière droite répond encore mais c’est à peu près tout, mes pieds aussi, j’arrive à bouger les pieds. Droite, gauche, droite, gauche ; c’est un début mais ça ne m’avance pas à grand-chose. Le regard de mon entraineur est braqué sur moi, il a l’air très en colère, il tape au ralenti sur le ring, du plat de la main, son visage est déformé par un cri. Est-ce qu’il est en train de m’engueuler ? Ou est-ce qu’il m’encourage ? On ne sait jamais avec ce salaud. Enfin, je ne voudrais pas me mettre à lui casser du sucre sur le dos après tout ce qu’il a fait pour moi autrefois, mais là, il a l’air vraiment remonté. Ça doit aller à l’encontre d’une de ses petites combines pourries. Bien fait.

- Neuf.

Je pourrais ne pas me lever, juste pour le mettre en colère. Je pourrais si je n’étais pas incapable de me redresser. Au point, j’étais bien, il restait quoi trois round ? Restait ? Reste ? Aucune importance. Avec le direct qu’il m’a mis, personne ne viendra me dire que c’était du chiqué. C’est quand même dommage, je l’avais bien travaillé au corps ce petit maigrelet, je pensais gagner sans même me fatiguer. J’ai dû baisser ma défense quoi ? Une seconde à peine. Quelques centimètres Et cette petite fouine en profite pour y glisser un patate monumentale, un gigantesque pain de trente-huit mètres de haut, un de ces directs qui t’arrivent sans prévenir comme un poids-lourd en plein visage. Et me voilà, par terre. Et il ne me regarde même pas, il a déjà les bras en l’air, il sautille comme une méprisante petite gazelle juste à côté de moi, ça fait trembler tout le ring. Comme s’il avait déjà gagné ; alors que bon, on est à quoi ? Neuf ?


- Dix.

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