- Cinq.
Déjà. Ou plutôt,
seulement. Ça ne doit pas être trop grave si on est à qu’à cinq, un mauvais
coup mais je suis là. La chute n’a pas dû être trop dure puis je suis encore
là. Là-haut, loin au-dessus de moi, mon nom brille, immense, trois fois plus
grand que n’importe qui, mon nom en petites ampoules jaunes ; mon nom brille
encore mais celui de mon adversaire brille plus fort. Enfin, c’est peut-être
juste une impression, je crois que je vois nettement moins bien de l’œil gauche
on dirait. Logique, en même temps, il est droitier.
- Six.
Si je ne fais rien, son nom va se
mettre à clignoter de toutes les couleurs, j’ai déjà vu ça au moins cent fois. Enfin,
d’habitude c’est le mien qui s’éclaire à la fin mais j’imagine que ça sera
exactement pareil. Ça a quand même de la gueule. Il faut au moins voir ça une
fois dans sa vie, nom et prénom en police lumineuse, taille au moins mille, s’illuminer
de couleurs, le voir entouré des néons rouges et bleus et blanc comme au beau
milieu d’un immense drapeau américain.
- Sept.
C’est dommage quand même, je le
sentais bien moi ce combat ; tout le monde m’avait donné donner largement
favori ; ça va être du tout cuit, tu vas en faire rien qu’une bouchée de
ce gus, ils étaient tous avec moi, ils avaient déjà rempli le frigo de
champagne. Qu’est-ce qu’il va devenir tout ce champagne ? Je me demande si
l’autre avait prévu une bouteille au cas où il gagnerait. Je ne veux pas non
plus le dénigrer, mais ça aurait été
présomptueux d’espérer gagner contre moi. Un petit jeune comme ça, première
participation au tournoi, même avec sa victoire miracle en quart de final
contre Gregson personne n’y croyait à ce gamin, il est au moins à quatorze contre
un. Ça, s’il gagne, ça va faire des heureux, et un bon paquet de malheureux
aussi : la grande valse de l’argent des paris. Quelle histoire quand même.
Il serait grand temps de me relever, de faire quelque chose.
- Huit.
Huit ? Impossible de bouger
quoi que ce soit, la paupière droite répond encore mais c’est à peu près tout,
mes pieds aussi, j’arrive à bouger les pieds. Droite, gauche, droite, gauche ;
c’est un début mais ça ne m’avance pas à grand-chose. Le regard de mon
entraineur est braqué sur moi, il a l’air très en colère, il tape au ralenti
sur le ring, du plat de la main, son visage est déformé par un cri. Est-ce qu’il
est en train de m’engueuler ? Ou est-ce qu’il m’encourage ? On ne
sait jamais avec ce salaud. Enfin, je ne voudrais pas me mettre à lui casser du
sucre sur le dos après tout ce qu’il a fait pour moi autrefois, mais là, il a l’air
vraiment remonté. Ça doit aller à l’encontre d’une de ses petites combines
pourries. Bien fait.
- Neuf.
Je pourrais ne pas me lever,
juste pour le mettre en colère. Je pourrais si je n’étais pas incapable de me
redresser. Au point, j’étais bien, il restait quoi trois round ? Restait ?
Reste ? Aucune importance. Avec le direct qu’il m’a mis, personne ne
viendra me dire que c’était du chiqué. C’est quand même dommage, je l’avais bien
travaillé au corps ce petit maigrelet, je pensais gagner sans même me fatiguer.
J’ai dû baisser ma défense quoi ? Une seconde à peine. Quelques
centimètres Et cette petite fouine en profite pour y glisser un patate
monumentale, un gigantesque pain de trente-huit mètres de haut, un de ces
directs qui t’arrivent sans prévenir comme un poids-lourd en plein visage. Et
me voilà, par terre. Et il ne me regarde même pas, il a déjà les bras en l’air,
il sautille comme une méprisante petite gazelle juste à côté de moi, ça fait
trembler tout le ring. Comme s’il avait déjà gagné ; alors que bon, on est à
quoi ? Neuf ?
- Dix.
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