C'était du temps où les rails s'entrelaçaient aux villes
sans qu'on y trouve de logique et où les gares prenaient des dimensions si
folles que leurs horloges semblaient faire tourner le monde dans un sens tout
aussi absurde. C'était aussi le temps du chronomètre, où sur des quais noircis
par les chapeaux haute-formes les gens n'étaient guidés que par leur impatience
d'aller d'un point A à un point B pour pouvoir inlassablement se noyer dans une
nouvelle marée humaine puis continuer leur course. C'était le temps des
audacieux dont les jambes à chaque fois qu'elles foulaient le sol semblaient un
peu plus les élever vers la réussite et dont le savoir-vivre n'allait en priorité
que pour leur portefeuille. Bref, c'était le temps qui dictait ses règles du
bout de ses aiguilles et dans ce ballet rythmé par le bruit des parapluies se
plantant dans le carrelage du grand hall, seul, dans un coin, un petit mendiant
ne semblait pas tout à fait coller à la scène...
En effet, au cœur de la Grande gare, ce drôle de petit bonhomme
avait non seulement le culot de réclamer des sous mais aussi de rester
immobile, le bras tendu en l'air sans sortir le moindre mot tandis que tout
s'animait autour de lui. Mais le pire restait que de près comme de loin, on ne
pouvait pas vraiment dire s'il s'agissait d'un vieil homme ou d'un enfant. Non,
en fait il ne ressemblait pas à grand chose mais pour tout vous dire, de par sa
taille ridicule et le va et vient des trains, tout ce beau monde n'avait de
toute façon pas eu le temps de se poser la question et encore moins de lui
donner le moindre centime. Son visage était dissimulé dans un foulard verdâtre,
il avait un capuchon sur la tête et le peu de cheveux qui en dépassait avaient
tellement pris la crasse que leur couleur oscillait entre celle du poivre et du sel. Les passagers qui circulaient sur le quai ne supportaient
pas sa présence, surtout lorsqu'ils avaient le malheur de trop l'approcher et
de l'effleurer du bout de leurs souliers délicats.
« Rentre donc chez ta
mère gamin! »
« Traînes pas dans mes pattes minus!"
« Vas bosser sale mioche! »
« Appelez la police, c'est un terroriste!»
Chaque jour le même genre de
tirades lui étaient furtivement lancées si bien qu'il s'y était habitué...
Bizarrement, des mots « mioche », « gamin »,
« minus » ou encore « morveux », celui qui revenait le plus
souvent était « minus ». Si bien qu'il avait fini par tellement
l'entendre qu'il se mit à l'apprécier et décida un jour de se nommer ainsi.
Oui, on ne peut pas dire qu'il soit allé chercher bien loin mais après tout
c'est bien comme ça qu'on avait coutume de l'appeler. Et puis à quoi bon avoir un nom
qui ai du panache quand on s'est convaincu de n'être qu'une ombre que l'on
ignore? Minus était son nom, il avait décidé de le porter comme n'importe quel
autre solitaire aurait pu le faire sans qu'on ne lui reproche un jour...
Toujours est-il qu'un matin, alors que la gare était plus vide que d'habitude, l'ami Minus se mit à faire le tour des terrasses alignées dans le grand hall en quête de nourriture. Il avait développé un don particulier pour chercher tout ce qui pouvait être comestible, des miettes de croissants éparpillées sur le sol aux fonds des tasses vidées dans la précipitation jusqu'au sucre étalé sur les tables de marbre noir lui rappelant l'époque où il contemplait encore le ciel étoilé. Il se mettait souvent derrière un tabouret, caché sous une table et attendait que le garçon passe ramasser les couverts, puis, une fois le dos tourné, il se précipitait derrière lui le long du pied à la manière d'un opossum grimpant un arbre pour récolter du bout de son doigt humide le précieux trésor. Il finissait par lécher délicatement sa main toute entière, comme s'il s'agissait d'une glace aux multiples parfums.
Bien entendu, dans cette jungle urbaine qu'est la Grande gare, les gens prenaient
toujours bien soin de ne pas prêter attention à ce comportement de sauvage et
continuaient leur route, les yeux rivés droits devant eux, les quais comme seul
horizon. C'est du haut de son perchoir, après avoir fini de récolter chacun des
grains de sucre que Minus aperçu alors, glissé dans une valise à roulettes un
met des plus appétissants qu'il lui avait été donné de voir. C'était une sorte
de longue flûte dorée recouverte d'un léger voile de farine avec une croûte
dont on pouvait estimer tout le croustillant rien qu'au premier regard. Sous
celle-ci une mie généreuse s'apprêtait à combler le plus voûté de tous les
palais, mais concernant le petit Minus, celui-ci espérait juste pouvoir le plus possible
en remplir son estomac.
En un éclair et toujours à l'image d'un opossum, il se retrouva sur le sol et commença à se faufiler dans une épaisse
forêt de jambes. Il finit par suivre de très près la valise sans lever les yeux
une seule seconde sur la personne qui aurait pu la tirer, hypnotisé par le jaune
étincelant de la baguette... Soudain, alors qu'il était sur le point
d'atteindre sa cible du bout des doigts, deux paires de botes noires vinrent s'abattre juste sous
son nez, brisant tout ses rêves d'affamé.
« Dis-moi Jean-Louis, ça serait pas encore un espèce de rat à
tête-plate ? »
« Non, non... En fait je crois que t'aurais dû faire
botaniste. Ce que je vois moi c'est juste de la vermine, et la vermine ne me
fait pas poser de questions. Moi je l'écrase! »
Minus avait à peine eu le temps de voir les deux uniformes
qui se dressaient devant lui qu'il couru aussi vite que possible sous la robe
d'une femme robuste avant que l'un des deux gendarmes ne puisse l'immobiliser
avec son pied. Aussitôt, il sortit de sa cachette et s'engouffra dans une
rangée de porte-documents et de parapluies pour continuer de suivre la valise à
roulettes tout en espérant semer la police qui faisait maintenant preuve de
toute son autorité, matraques en l'air et sifflets en bouche.
« Arrêtes-toi tout de suite espèce de rat d'eau
douce! »
« Mais cours lui après du con! »
« Oui oui ! Poussez-vous tous qu'on lui court
après hein!»
Connaissant bien son territoire, Minus finit par grimper sur
un porte-bagages pour atteindre le bord d'un des piliers au centre du hall afin
de mieux voir les environs. Il aperçu alors un homme très grand avec un long
manteau beige et un chapeau haute-forme se mêlant parfaitement au paysage. Celui-ci
commençait à arriver sur les quais et tirait dans la hâte la valise avec le
pain qui d'ailleurs, à cette distance, n'était pas plus grand qu'une brindille...
« Nom d'une pipe en bois ! Regardes Jean-Lou, il
est en haut la vermine ! »
« Demandes lui d'obtempérer, suffit pas
d'siffler ! On est dans une gare bordel ! »
« Allez, descends de là gamin ! Moi j'ai un gigantesque pain de 38 mètres de haut à la maison !»
« Non mais t'es juste trop débile c'est pas possible!»
Minus fixant sa proie, sauta
au-dessus du vide et finit par s'agripper à un des chapeaux de la foule
puis bondit sur un autre, puis un autre et encore un autre tout en prenant bien
soin d'esquiver les deux policiers déboussolés. Alors qu'il s'approchait petit
à petit de l'homme au manteau beige, une grande cage à roulettes enfermant
d'innombrables perroquets se mit au travers de sa route l'entraînant dans la
direction opposée. La police, elle, était maintenant juste derrière lui, rouge
de colère. Minus qui chevauchait sa monture tissée de fer en ouvrit la porte
afin de libérer les volatiles qui battaient des ailes totalement paniqués.
« Stop, stop! Police ! »
Un arc-en-ciel de couleurs vint s'abattre sur les deux
uniformes et la gare fût plongée dans un raffut tropical permettant alors au petit voleur de disparaître pour de bon parmi les manteaux d'hiver. D'une valise à
l'autre, il finit par arriver dans l'entrée des quais tandis que
la plus part des gens restaient contemplatifs devant la nuée de plumes qui
s'éparpillait dans le grand hall. Un peu perdu, Minus errait maintenant le long
de la voie de chemin de fer jusqu'à tomber sur une vieille locomotive d'un
train abandonné. Il n'avait jamais osé aller aussi loin et commençait doucement
à perdre espoir tellement il mourrait de faim... Soudain, une voix sortit de nul
part, comme si la cheminée de la locomotive s'adressait à lui, puis il vit un
bras sortir d'une fenêtre. L'homme au manteau beige était assis là, immobile, les
yeux rivés sur le sol de la cabine... C'était un vieillard, le visage noirci
par le charbon dont seuls les sourcils blancs se distinguaient du reste. Il avait un chapeau haute-forme, mais celui-ci
n'était pas aussi droit que Minus l'imaginait dans la
masse grouillante des passagers. En toute simplicité, le vieil homme venait de
lui proposer de partager la baguette après laquelle il venait de courir. Il sauta alors contre la vieille carlingue et grimpa sur le toit de la cabine pour
se pencher à la fenêtre afin de tendre le bras vers le morceau de pain qui lui
était offert. Le vieillard sortit de son manteau une grande pipe et la mit dans
sa bouche:
« On me nomme Loco, Loco la motive. Et toi p'tit gars, quel est ton
nom ? »
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