jeudi 18 septembre 2014



Si je devais vous raconter l'histoire de la vie de mon père, je devrais sans doute commencer par vous parler de l'étrange façon qu'il avait de s'attarder sur le moindre petit détail qui l'entour pour le transformer en un événement incroyable. Je ne sais pas pour quelle raison, peut-être à cause de son âge avancé, il avait fini par développer un don particulier pour sublimer son quotidien, surtout les petites choses qu'il avait été trop habitué à voir toujours sous le même angle... Après tout, vous serez d'accord avec moi, à force de rester planter dans la neige autant de temps, on a parfois le droit de s'abandonner à quelques rêveries... Mais en ce qui me concerne, bien que je lui serai toujours reconnaissant d'avoir l'envie de partager ses histoires avec mes frères et sœurs, j'ai toujours eu du mal à faire la différence entre le vrai du faux, s'il me parlait parfois d'un de ses rêves ou d'événements biens réels. Des flocons de neiges reflétant les rayons du soleil pour en faire des nuées de lucioles en quête de sève miraculeuse jusqu'aux chaînes de montagnes dessinant dans le ciel les dents d'une scie gigantesque s'apprêtant à couper les nuages, j'avais réussi à décrypter son drôle de sens de l'observation à trop l'entendre raconter ses fables les plus démentes.
Mais parmi toutes, il y en a une qui m'a toujours plus fasciné que les autres, une histoire sortie tout droit d'un esprit malade s'étant fait martelé la cime par un pivert devenu marteau... Et aujourd'hui, de toute ma hauteur, je vais tâcher de vous la raconter, comme il me la raconta à cette époque, à l'ombre de ses branches bienveillantes...

Elle commence lors d'une nuit d'hiver, lorsque tout se confond dans un épais manteau neigeux et que le vent s'empare du moindre relief ne laissant aucun répit aux quelques brins d'herbes encore tenaces. Mon père, aussi étrange que cela puisse paraître, avait pendant un temps disparu de son creux habituel, y délaissant ses racines et bon nombre de ses branches pour finalement se retrouver dans l'endroit le plus fou qu'il m'avait jamais décri. Il s'agissait d'un chalet, pas un petit chalet comme on peut en trouver parfois au-delà de certains villages, mais un immense chalet, placé tout en haut d'un pic. Il était si haut, qu'on le distinguait à plein de jour, la brume elle-même prenant bien soin de le dérober à notre regard... Et à la tombée de la nuit, le peu qu'on en voyait n'était qu'une frêle lueur se mêlant aux étoiles, prête à disparaître à tout instant dans le noir. De la plus part des choses qui demeuraient entre ces murs et que mon père m'avait décrites, je n'avais réussi qu'à en distinguer les formes et les couleurs, mais jamais à vraiment matérialiser le moindre de ces objet dans toute leur complexité, mon esprit n'étant celui que d'un simple conifère... Toujours est-il que mon père, sans qu'on y trouve de réelle explication et sachant que c'est assez unique chez un arbre; avait été entreposé ici, entre ce qu'il nous décrit comme étant une cheminée et un objet plus obscure qui s'avérait être une sorte de scierie à images... Il ne sentait plus ses racines, un stupide pot en fer comme seul demeure, lui qui si longtemps avait profité de l'hospitalité d'une terre meuble et d'un humus généreux. Devant lui, un canapé gris assez imposant était recouvert d'un drap blanc, ce qui lui rappela le rocher qu'il avait été habitué de fixer inlassablement durant toute son enfance. Cette époque paisible, alors qu'il poussait tout doucement dorloté par les rayons du soleil... Soudain, une voix retentit sous ses branches:

-Eh oh tu piques fort! Perds pas l'Nord et acceptes ta situation, ça vaut mieux!

Bizarrement, il s'agissait d'une peau d'ours étendue sur le sol et dont la tête remuait encore. Mon père, surpris, ne chercha pas à comprendre et répondit aussitôt qu'il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait et à toute cette mise-en-scène. La tête d'ours grogna alors:

-Ils ont dû te cueillir bien haut toi dis donc... Tu es chez la famille Houser et moi ça fait trente ans que je leur lèche le parquet! D'ailleurs, qu'on soit clair, toi t'as ton pot, moi j'ai mon sol! Alors vises droit et évites d'en mettre partout à côté!

Le sol était recouvert de petites épines ce qui mit mon père dans tout ses états pensant qu'il allait y laisser les quelques branches qui lui restaient. Il commença à se lamenter, affirmant qu'il ne verrait plus jamais les flocons tomber au clair de lune, plus jamais il ne goûterait au vent hivernal... La peau d'ours lui coupa brusquement la parole:

-Chaque année c'est pareil... Cesses de remuer, tu vois pas que tu te fous en l'air! Et tu vas ruiner mon pelage, c'est tout ce qu'il me reste!

Mon père s'arrêta net, terrifié à l'idée de finir en brindilles dans la cheminée. Avec un oeil expert, la peau d'ours examina un instant le sapin et arrêta son regard sur son tronc.

-Tu m'as l'air robuste pour un arbuste! Bon, accroches-toi bien à tes branches l'ami, j'ai bien peur qu'ils t'aient coupé l'bout.

Mon père se redressa plus droit que jamais et toutes ses aiguilles se hérissèrent  de tout leur piquant:

-Le bout! Mais quel bout?!

-Bah le bout du bout, pour y viser l'étoile jaune quoi.

-Une étoile? Je vais finir dans une scierie ou quoi? Réponds moi tas d'poils!

Tout à coup, les deux enfants du foyer qui criaient d'excitation pénétrèrent dans le salon suivis de leur mère avec une caisse de drôles objets colorés dans les bras. Elle la posa sur la peau d'ours et commença à tendre des boules de neiges rouges aux deux enfants. Forcément, toute cette agitation   fit perdre quelques aiguilles de plus à mon pauvre père. La tête d'ours remua discrètement les lèvres :

-Un petit conseil princesse, si tu veux que la torture dure moins longtemps, fais-toi cactus et montre leur que ça pique!

Mon père hérissa de nouveau ses aiguilles mais cela ne découragea pas la mère de l'enguirlander du bout des branches d'argent scintillant. La peau d'ours voulu discrètement se moquer de la nouvelle garde robe de mon père mais l'un des deux garnements s'assit sur sa tête et posa ses baskets sur son museau le condamnant au silence. Soudain, un homme au bidon bien développé et vêtu d'un magnifique survêtement gris délavé entra dans la pièce, une étoile jaune à la main... Mon père craignait maintenant le pire, il se voyait déjà transformé en allumettes et tomba dans les pommes de pin.

Les jours passèrent, il finit par se réveiller et posa son regard sur la fenêtre du salon. Il se mit à contempler la neige qui n'en finissait plus de tomber dehors, se rappelant du temps où il n'était pas enchaîné à des guirlandes grotesques et où un doux manteau neigeux l'enveloppait.

-Comment vous faites pour dormir debout? Je comprendrai jamais...

La peau d'ours semblait avoir fixé mon père durant toute la durée de son sommeil. Il détourna son regard du reste de l'animal et se vit en reflet sur l'un des carreaux de la fenêtre. En découvrant son déguisement, il trembla de toutes ses branches.

-Surtout restes calme! J'ai pas à subir tes problèmes de calvitie dès que t'as la frousse! Payez-vous des poils conifères à la con!

Mon père s'excusa mais ne pu s'empêcher de se frotter les branches encombrées de boules et de guirlandes. La journée passa lentement, il y eu deux parties de milles bornes, un scrable, des chocolats au coin du feu et trois derniers flocons tombèrent dehors, annonçant une nuit des plus calmes. Quelques braises restaient encore dans le feu, la peau d'ours réfléchissait alors, les yeux rivés sur celles-ci. Puis il regarda le reflet de son visage dans l'une des boules de mon père :

-Regardes-moi pin-pin... J'ai tellement pris la poussière ici que je me confonds presque avec le sol. Il faut que ça cesse...

Mon père pencha son étoile vers lui comme pour chercher son regard et lui demanda s'il se rappelait encore du temps où il était un ours. Il lui répondit :

- J'en suis encore un tu sais, j'ai encore mes instincts de prédateur et si seulement je le pouvais, je me serais bien frotté une ou deux fois contre ton tronc. Qui sait, peut-être que ça aurait collé entre nous !

- Tu te serais roulé dans ma sève? Autant nous les arbres on a pas de poils, mais vu ce que vous en faites c'est pas plus mal!

-Tu peux pas comprendre! L'animal a ses raisons qu'un feuillu dans ton genre ignore.

Mon père esquissa un petit sourire, à la manière dont un sapin le ferait au gré d'un courant d'air ou d'une pâle lumière sur son écorce, puis regarda les braises à son tour.

-Dis moi l'ours, tu veux quitter ton plancher pour de bon?

L'ours lui sourit aussi l'air hagard puis s'endormit sans répondre... Le lendemain, la maison se réveilla dans l'hystérie générale. Le frère et la sœur dans leurs pyjamas se précipitèrent vers la cheminée et l'un d'eux se prenant dans la peau d'ours fît renverser son bol de corn-flakes sur son dos ne manquant pas de faire grogner l'animal. Les deux parents donnèrent les trois paquets déposés sous mon père et bientôt, se furent des bandes entières de papiers cadeaux déchirés qui envahirent le salon. Si mes souvenirs sont bons, la fillette avait eu droit à ce qui se rapprochait de la réplique d'un cirque miniature tandis que son frère avait une sorte d'automate... Enfin un dernier gros cadeau se révélait être une luge multicolore... Les heures passèrent, puis la famille finit par sortir pour aller tester l'objet. L'ours se secoua les poils:

-Là pour le coup tu vois, la sève me manque vraiment!

-Tu t'en es plutôt bien sorti... Je veux dire, ils auraient pu déballer un rouleau de moquette.

- Ah ah, toi t'y connais un rayon sur Noël c'est impressionnant ! Offrir de la moquette... Attends, tu sais ce que c'est que de la moquette !?

Les deux amis se regardèrent un instant... Puis le silence s'était répandu dans tout le chalet. Seul le crépitement des quelques braises se faisait maintenant entendre. L'ours souleva sa tête sous laquelle était caché du papier cadeau. Mon père cassa l'une de ses branches en la percutant contre une autre et la fît tomber entre la tête de l'ours et de l'animal. Ce dernier, par le simple mouvement de sa tête et de sa langue enroula tant bien que de mal le papier cadeau autour.

-Dis moi pin-pin, il est vraiment temps que ces conneries s'arrêtent tu ne crois pas ? Un sapin et une peau d'ours qui se parlent?...

Mon père se contenta de hocher sa tête d'étoile tout en souriant comme un sapin sait sourire et l'ours avec sa gueule tendit sa torche au dessus du feu. Celle-ci s'alluma et l'animal la projeta en l'air afin de la faire tomber sur son dos touffu.

-Je crois que si quelqu'un un jour avait à raconter notre histoire, on devrait au moins nous choisir un nom?

-d'accord, l'ours, alors permets moi de te baptiser « Saint-Maclou » ! »

L'ours, qui prenait maintenant feu entièrement esquissa un sourire sans vraiment comprendre.

-D'accord, dans ce cas je te nommes « flèche brisée sous la neige

-Il aura fallut que tu te mettes le feu pour commencer à être un poète ?

-Non, c'est vraiment cette vision que j'ai en te regardant. Tu es sous la neige en ce moment-même, tu es un sapin magnifique de six milles ans... 

L'ours ne prononça plus un mot, seule sa tête dépassait des flammes. Puis le chalet tout entier prit feu, mon père avec. Ce jour-ci la brume était plus dégagée que d'habitude au sommet du pic et une grande torche pouvait être observée depuis la vallée... Mon père se réveilla d'un seul coup, faisant grincer toute son écorce le long de son tronc gigantesque. Il fît tomber plusieurs couches de neige qui s'étaient déposées sur ses longs bras et découvrit tout en haut de la chaîne de montagne la flamme s'étendre jusqu'au ciel... L'un des sapins de la famille expliqua ensuite à mon père que la foudre l'avait frappé, le plongeant dans un sommeil profond qui semblait avoir duré une éternité. Son sommet et plusieurs de ses branches s'étaient alors effondrées sur le sol puis récupérés par un mystérieux groupe d'indiens... Depuis le réveil de mon père la neige tombe un peu plus abondamment chaque hiver et lorsque vient le printemps, des centaines d'oiseaux et de rongeurs se passionnent pour ses branches. On dit que depuis ce Noël son esprit divague parfois, comme s'il était transporté par le vent qui circule entre ses branches.  


Eh bien voilà, c'était son histoire racontée à ma façon bien-sûr... Je sais que pour beaucoup d'entre-nous, Noël approche. Je ne me fais pas trop de soucis me concernant, mais sait-on jamais... Peut-être qu'un jour je devrai illuminer le foyer de nouveaux tortionnaires...

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