jeudi 18 septembre 2014

Pour ce qui est de son enfance, mon ami Sam n'en n'avait que des souvenirs heureux. Comme toujours elle avait des hauts et des bas, mais jamais il n'avait vraiment osé s'en plaindre. Mais après tout pourquoi s'en plaindrait-il? A part une scolarité désastreuse et quelques bons coups de pieds aux fesses on ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il s'effondre en pleures en nous en parlant... Sam a eu une enfance heureuse, et il aimait se le répéter, tout le monde était d'accord pour le dire, et de nous tous, il était sûrement l'un des rares à l'avoir bien vécu. Il disait qu'il fallait à tout prix qu'il s'en souvienne, pour lui c'était importent pour qu'au moment où il devrait faire le bilan de sa vie, cette partie puisse compter plus que les autres... Il était comme ça le Sam, toujours à divaguer sur la vie, la mort et le peu qui lui reste, à affirmer qu'on a le destin qu'on mérite et toutes ces conneries... Autant vous dire qu'avec les autres on préférait souvent le laisser nager dans son océan de délires et qu'on lui tapait simplement sur l'épaule en lui disant qu'la mer est basse...

Mais au-delà de ça il restait mon préféré et de loin, sa tête était visée sur ses épaules contrairement à d'autres plus étourdis comme Louan, il était bien con Lou quand même... Enfin bref, Sam avait eu une bonne enfance et ça nous faisait tous chaud au cœur de le voir en rire! Je me souviens encore du jour où il nous racontait la construction de son train électrique avec son père. Il avait pris soin de faire des montagnes en papier-mâché pour que la vieille loco en dévale les pentes avec ses wagons de cirque... C'était comme une luge multicolore qu'il disait, mais en plus long... Fallait pas chercher trop longtemps à sonder l'esprit de Sam, il était toujours en train de se ré-imaginer les choses ce gosse ! Je ne me souviens plus trop d'ailleurs comment il regardait les gens qui circulaient ici et là, encore aurait-il fallu qu'il les regarde. Et pourtant, de temps en temps il voyait peut-être la mamie Yvette de la même manière que Lou la voyait, comme un automate rouillé qui crache des pièces... Finalement, pour lui je crois que les seuls automates qui traînaient sur le bitume c'étaient ceux qu'envoyait la gendarmerie, une image qui avait fini par me convaincre ma foi... Mais bon, je m'égare, car même si Sam voyait les choses à sa manière, il aimait aussi les réinventer avec ses mains.
Son père avait réussi à créer un système de poulies dans sa chambre permettant de suspendre au plafond le train et tout le décor qui tenaient sur une grande planche de contreplaqué, le tout était maintenu par un nœud coulant attaché au lit et le tour était joué. Un dimanche, Sam voulu redescendre la maquette délicatement en détachant la corde pour la laisser coulisser entre ses mains. Mais malheureusement, étant plus maladroit qu'un manchot, il fît tout tomber brutalement sur le sol, surpris par le poids de tout ce petit monde. Paniqué rien qu'à l'idée de voir son père entrer dans la pièce et devenir rouge, il tenta naïvement de tout reconstruire dans la précipitation, encastrant les rails les unes aux autres, recollant les arbres tant bien que mal... Ses belles montagnes étaient quant à elles éventrées, mais ce qui le tétanisa le plus était de voir comment la locomotive c'était disloquée, les roues éparpillées sur le flock poussiéreux...
Le soir venu, il entendit son père remonter depuis le garage, puis les escaliers menant au rez de chaussée, et enfin celui menant à sa chambre... En ouvrant la porte, son père plein de cambouis vit son fils au milieu de la pièce le fixant avec les bras croisés dans son dos.

-Tout va bien fils ?

Sam hocha de la tête l'air innocent, il ne pensait plus qu'à cacher ses doigts pleins de peintures et les restes de la loco qu'il tenait fermement. Son père esquissa un sourire, puis s'en alla dans la salle de bain. Sam était alors immobile, mesurant tout le poids de la situation, et au moment où il entendit le bruit de l'eau couler dans les canalisations ainsi que son père commencer à chantonner sous la douche, il fît un grand pas vers la corde attachée au mur pour la saisir fortement tel un marin prêt à tirer sur la Grand-voile. Mais avant de répéter son erreur, il prit son souffle et avec la délicatesse la plus extrême, il fît descendre le bricolage qu'il avait fait durant tout l'après-midi... La corde coulissait sans un bruit, il guettait la poulie qui gazouillait, puis se mit à sourire, trépignant d'impatience... Avec son imagination débordante et son astuce, il avait construit totalement autre chose, vous auriez dû voir son regard lorsqu'il m'en a parlé, certainement le même regard qu'il devait avoir alors à l'époque, remplie d'espoirs et de malices. Le parcours du train n'était plus, les montagnes repeintes et remodelées, les arbres disposés en cercles, les rails devenues de petites cages... Sam avait construit un véritable cirque miniature avec les ruines de la maquette et celui-ci semblait si réel que n'importe qui y portant un instant son regard se serait attendu à le voir s'animer comme un grand carrousel... Sam se mit alors à genoux pour contempler son œuvre et posa la locomotive au centre du chapiteau en annonçant fièrement tel Monsieur Loyal que les clowns étaient arrivés à destination. Si Sam était si unique, c'est parce qu'il était une éponge se nourrissant de la monotonie de la rue pour essayer d'en faire des histoires merveilleuses. Oh bien sûr, avec toute la naïveté qui l'accompagne, mais toujours le même enthousiasme et cette manière si particulière  qu'il avait de diffuser la joie autour de lui. Sam est parti aujourd'hui, sûrement pour partager un bout de son enfance je ne sais trop où... Mais où qu'il soit, si vous le croisez un jour, demandez lui où s'arrête le train qu'il va prendre.

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