C’est l’histoire d’un mec - un
mec sans histoire d’ailleurs – il est assis, là, depuis un moment, à regarder
par le vide de sa fenêtre – il me faut préciser qu’il ne se passe rien dehors,
il a regardé passer un jour et une nuit sans intérêt sans bouger de cette
fenêtre. Il s’est quand même levé un peu au début ; il quittait lentement son fauteuil, rejoignait la cuisine comme un automate, regardait une
assiette à moitié vide tourner dans le micro-onde. Les repas, ça a duré encore un
moment, il en a avalé deux ou trois – si j’ose appeler ça repas, une demi boîte
de saucisse-lentilles – mais il semble s’être
même lassé de sa faim.
(Si j’osais un mauvais un jeu de
mots, j’ajouterai qu’il est trop occupé par sa fin, mais nous allons y venir.
Pour se faire glissons nous plus près de lui, jusqu’à faire face à son regard
aussi vide que la rue qu’il contemple à peine. Il n’est pas mort : il respire
lentement, on voit bouger lentement, légèrement ses narines, ses paupières clignent
régulièrement, comme pour reposer ses yeux fatigués, noirs. Allons plus loin,
jusqu’à ses paupières où brille le reflet d’un lampadaire ; plongeons à l’intérieur ;
laissons-nous dériver le long d’un nerf optique – prenons le droit, il faut
bien faire un choix – laissons-nous glisser jusqu’au plus profond de son
cerveau. C’est comme une lente descente, un long toboggan noir au beau milieu d’une
spirale colorée et en pente douce. A toute vitesse, tout autour, s’étalent des
souvenirs, ils rayonnent encore de couleurs, on pouvait encore les apercevoir
dans sa pupille. Peu à peu, la luge multicolore qui nous emporte ralentit, des
restes de mémoires plus vieux, presqu’en noir et blanc, ont remplacé le
présent, la lumière se dissout dans les replis obscurs du cortex. Finalement, j’atteins
le cœur de sa pensée, c’est le dernier endroit où on peut encore communiquer
avec lui. Et encore, communique, je vais un peu vite :)
Quand on ouvrira mon cerveau,
pour en tirer une logique faussée par le regard extérieur, quand ils feront le
bilan pour moi qui, allongé sur la table froide de la morgue, n’en aurait plus
rien à foutre, je me demande ce qu’ils se diront. Si la balle n’a pas tout
détruit, si le chapiteau est encore debout, ils tomberont sur la petite
pancarte à l’entrée, « Bienvenue dans mon petit cirque miniature »,
je l’imagine rouge et jaune mais j’imagine que le rouge aura d’ici là pris une
importance nouvelle. Dans les décombres, au milieu des ruines fumantes – j’imagine
la fumée sortant de ma bouche au ralenti comme dans un dessin animé, ou dans un
tableau un peu flou – les dernières attractions continueront de projeter leur
douce musique, en attendant la fin, il y aura sans doute un rappel, pour les
derniers visiteurs, une dernière danse avant le silence.
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