mardi 23 septembre 2014


C’est l’histoire d’un mec - un mec sans histoire d’ailleurs – il est assis, là, depuis un moment, à regarder par le vide de sa fenêtre – il me faut préciser qu’il ne se passe rien dehors, il a regardé passer un jour et une nuit sans intérêt sans bouger de cette fenêtre. Il s’est quand même levé un peu au début ; il quittait lentement son fauteuil, rejoignait la cuisine comme un automate, regardait une assiette à moitié vide tourner dans le micro-onde. Les repas, ça a duré encore un moment, il en a avalé deux ou trois – si j’ose appeler ça repas, une demi boîte de saucisse-lentilles –  mais il semble s’être même lassé de sa faim.

(Si j’osais un mauvais un jeu de mots, j’ajouterai qu’il est trop occupé par sa fin, mais nous allons y venir. Pour se faire glissons nous plus près de lui, jusqu’à faire face à son regard aussi vide que la rue qu’il contemple à peine. Il n’est pas mort : il respire lentement, on voit bouger lentement, légèrement ses narines, ses paupières clignent régulièrement, comme pour reposer ses yeux fatigués, noirs. Allons plus loin, jusqu’à ses paupières où brille le reflet d’un lampadaire ; plongeons à l’intérieur ; laissons-nous dériver le long d’un nerf optique – prenons le droit, il faut bien faire un choix – laissons-nous glisser jusqu’au plus profond de son cerveau. C’est comme une lente descente, un long toboggan noir au beau milieu d’une spirale colorée et en pente douce. A toute vitesse, tout autour, s’étalent des souvenirs, ils rayonnent encore de couleurs, on pouvait encore les apercevoir dans sa pupille. Peu à peu, la luge multicolore qui nous emporte ralentit, des restes de mémoires plus vieux, presqu’en noir et blanc, ont remplacé le présent, la lumière se dissout dans les replis obscurs du cortex. Finalement, j’atteins le cœur de sa pensée, c’est le dernier endroit où on peut encore communiquer avec lui. Et encore, communique, je vais un peu vite :) 


Quand on ouvrira mon cerveau, pour en tirer une logique faussée par le regard extérieur, quand ils feront le bilan pour moi qui, allongé sur la table froide de la morgue, n’en aurait plus rien à foutre, je me demande ce qu’ils se diront. Si la balle n’a pas tout détruit, si le chapiteau est encore debout, ils tomberont sur la petite pancarte à l’entrée, « Bienvenue dans mon petit cirque miniature », je l’imagine rouge et jaune mais j’imagine que le rouge aura d’ici là pris une importance nouvelle. Dans les décombres, au milieu des ruines fumantes – j’imagine la fumée sortant de ma bouche au ralenti comme dans un dessin animé, ou dans un tableau un peu flou – les dernières attractions continueront de projeter leur douce musique, en attendant la fin, il y aura sans doute un rappel, pour les derniers visiteurs, une dernière danse avant le silence. 

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