lundi 2 février 2015

Scotch, Amour, Ambulance, Agrafeuse, Marais, Prémolaire, Absolu, Cucurbitacée, Matière

Scotch, Amour, Ambulance,
Agrafeuse, Marais, Prémolaire
 Absolu, Cucurbitacée, Matière







C'est marrant, J'ai toujours aimé observer la façon qu'avait Liota de manipuler tout ce qui lui tombait sous la main pour commencer à y donner un intérêt tout à fait spécial... Elle avait le don de nous surprendre rien qu'à la tendresse qu'elle pouvait avoir en frottant délicatement les cucurbitacées ou l'étonnement que l'on pouvait lire sur son visage en enlevant l'écorce d'un tronc. Et puis il fallait aussi la voir commencer à chercher du bout de son doigt le cailloux le plus précieux qu'elle pouvait trouver pour finalement reprendre à chaque fois le même... Curieusement, c'était toujours des petites pierres blanches émoussées qui traînaient au pied de l'arbre. Je ne sais pas ce qui lui passait par la tête, pour elle le cailloux d'hier n'était peut-être plus le même le lendemain et à chaque nouvelle manipulation il y avait de nouvelles choses à découvrir à sa surface, entre ses marques, ses fissures et comment la lumière pouvait épouser l'ensemble des formes du volume... Tel un enfant manipulant des perles, elle était innocente et elle nous fascinait pour ce sens de l'observation que personne n'avait encore jamais vu chez les chimpanzés. Pour moi c'était encore plus que de l'observation, c'était un état de conscience unique dans la nature, elle avait un œil expert, cet air concentré intact lié à une sincérité qui touchait toute l'équipe à chaque fois... Liota n'avait peut-être finalement que trouvé là un passe-temps pour s'occuper, toujours est-il que c'était bel et bien le sien parmi tous les autres singes du labo. Elle était unique.



Un matin, avant d'aller travailler, je me suis mis à repenser à ce sens de l'analyse, à l'amour qu'elle portait aux choses les plus simples. Je descendis dans la cuisine et sortis une patate d'en dessous l'évier. Je me mis à observer le tubercule avec un léger rictus comme pour me moquer de moi-même. Puis, finalement, en m'asseyant sur le rebord de la fenêtre pour capter le plus de lumière possible je me surpris à scruter les petits cratères qui recouvraient ce bon vieux patatoïde. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j'étais envoûté, jusqu'au point de m'imaginer microscopique parcourant les collines de cette minuscule planète. Oh il faisait plutôt bon vivre là-dessus, température ambiante, une légère brise, une sorte de terrain vague avec des poils en guise de brins d'herbes, mais suffisamment lunaire pour me dépayser totalement... Je tendis mes bras et penchai ma tête en arrière pour humer la bonne odeur de pomme de terre lorsque soudain le sol se mit à trembler. Des herbes s’embrasèrent et un bruit terrifiant de craquement hérissa tous les poils de mon corps. L’enfer peu à peu semblait annoncer son entrée fracassante, juste là, sous mes pieds ! Des failles se formèrent à la surface du patatoïde, c'est maintenant tout un monde qui semblait pousser à l’intérieur de celui-ci comme un noyau imbibé qui en gonflant écartait la chair du tubercule. Je me mis à courir, tout en cherchant dans mon esprit de super-scientifique si une patate pouvait vraiment avoir une activité sismique. Bientôt des racines se mirent à pousser de part et d’autre à la surface, elles jaillissaient de ces formidables brèches emportant avec elles dans d’incessants virages vers les hauteurs ce qui avait l'apparence d'astres, de planètes qui vinrent se percher dans le ciel devenu crépusculaire… Une puissante vague me balaya brusquement par derrière pour mieux dessiner devant moi par d'innombrables ruissellements ce qui allait bientôt devenir un petit marais où toute une faune et une flore s'apprêtaient à naître. J'avais de l'eau maintenant jusqu'aux genoux et à peine avais-je eu le temps de me redresser qu'à ma droite des geysers aux diamètres multiples se joignirent à ce bal monstrueux des matières et tout en sortant du sol crachèrent leurs vapeurs multicolores. Des vapeurs, qui, en se mélangeant les unes aux autres, finirent par provoquer de violents éclaires qui vinrent frapper le sol. C'était une scène d'une violence inouïe et mes sens étaient tous en alerte. Il fallait que je trouve un moyen de m'éjecter de cette planète en pleine crise d'adolescence et à l'acné épouvantable ! Alors que je courais bêtement en rond autour de la patate vrombissante, un mur blanc s'enfonça juste devant moi et me barra la route. On aurait dit de l'ivoire, mais au vu de la façon dont l'objet s'enfonçait dans la chair j'ai tout de suite compris qu'il s'agissait d'une dent gigantesque ! Incisive, molaire, prémolaire... On s'en fout ! Ce monde était condamné et j'étais en train de me faire bouffer avec  !!! Par qui ? Par un trou noir, par moi-même ? Comment-serait-ce possible si j'observe la patate en ce moment même !


Je me réveillai brusquement avec l'écho d'une sirène d'ambulance dans ma tête... J'étais dans un lit d'hôpital, complètement dans les vapes et emplâtré, puis j'entendis comme le bruit d'une agrafeuse juste à ma droite, c'était une infirmière en train de remettre un petit scotch sur mon bras pour l'intraveineuse. Derrière elle apparut un docteur a l'air un peu bougon.


-Bonjour M.Warren, content de vous retrouver, vous avez fait une sacrée chute vous savez...


Il m'expliqua que l'on m'avait retrouvé en bas de mon immeuble, inconscient, et que j'avais dû certainement passer par la fenêtre en tombant dans les pommes... Il m'indiqua également que de la purée avait été retrouvée sur ma chemise mais surtout que j'avais de multiples fractures... Ma plus grande peine fût que je ne pouvais plus faire le moindre geste et que j'étais maintenant condamné à fixer un plafond blanc d'un ennui absolu...

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